19.10.2021Le patois part à la reconquête des cours d'eau de la Commune de Crans-Montana

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Signaliser les cours d’eau et les torrents valaisans en patois est un projet de la Fondation du Patois qui remonte à plus de 10 ans. En décembre 2013, le Grand Conseil avait accepté un amendement présenté à l’époque par le député Marcel Gaspoz et avait accordé à la Fondation un soutien de 50’000 francs. Dans les années qui suivirent, plusieurs communes (Sion, Savièse, Bagnes, Nendaz) ont concrétisé avec succès ce projet. Aujourd’hui, c’est au tour de la Commune de Crans-Montana d’avancer dans ce sens. Au total, ce sont plus de septante panneaux qui seront bientôt mis en place par les services communaux dans les secteurs de Corin, Montana, Randogne, Mollens et Chermignon.

André Lagger, originaire de Chermignon et Jérémie Robyr, originaire de Corin, deux retraités très actifs, ont été les chevilles ouvrières de ce projet sur la commune de Crans-Montana. Tous deux ont de solides références en la matière. D’une part pour avoir parlé le patois durant toute leur vie, mais aussi pour avoir le désir de faire vivre cette langue aujourd’hui encore.

Le patois, vous avez tous deux grandi avec…

A. Lagger: À la maison, mes parents me parlaient plutôt en français… Mais à l’extérieur, mon père s’exprimait essentiellement en patois. C’était le cas avec ses amis comme avec les habitants du village. Or, j’étais souvent avec lui. Et je comprenais tout ! Lors des assemblées bourgeoisiales, les personnes présentes ne parlaient qu’en patois. Et puis, l’été, je passais beaucoup de temps à l’alpage. Là-haut, c’était patois de rigueur…

J. Robyr: À la maison, mes parents parlaient patois entre eux ainsi qu’avec leurs proches. J’ai donc baigné dans ce langage même si, avec mes frères, nous ne parlions que le français, vu que c’était obligatoire à l’école.

A. Lagger: Et à l’école, ça ne rigolait pas ! Parler patois, c’était punition automatique ! Il faut dire que l’objectif des autorités scolaires de l’époque, dans les années cinquante/soixante, était clair. Le patois devait passer aux oubliettes…

On pourrait imaginer qu’avec le temps, votre intérêt pour ce mode d’expression aurait pu s’éroder. Or ce n’est pas le cas.

J. Robyr: Mon père chantait dans une chorale et faisait du théâtre. J’ai logiquement évolué dans ce milieu et j’ai toujours eu beaucoup d’intérêt pour la question. D’ailleurs, quand j’étais étudiant à l’Université de Zurich, je parlais patois avec quelques autres collègues valaisans! Et cet intérêt ne s’est jamais dissipé. C’est notre culture! Du coup, lorsque André m’a contacté pour travailler sur le dossier de la signalétique des torrents, j’ai tout de suite été d’accord !

Qu’en est-il de la pratique du patois aujourd’hui ?

A. Lagger: Il est bien sûr en perte de vitesse, mais on observe actuellement un léger frémissement lié à la pratique, en particulier chez des jeunes intéressés à la mise en valeur du patrimoine valaisan sous toutes ses formes. C’est encourageant. Mais il faudrait aller plus loin, comme dans certaines régions européennes ou des dialectes sont enseignés à l’école. Je pense à la Bretagne ou au Pays basque.

Concernant le projet de signalétique en cours, pourquoi avoir choisi les cours d’eau?

A. Lagger: C’est sans doute une manière efficace d’attirer l’attention sur des lieux où les panneaux ne sont pas nombreux, contrairement à ce que l’on peut observer parfois à l’entrée des villages. De plus, l’eau joue un rôle important en Valais. Le Rhône, les rivières, les torrents et les bisses: il s’agit du patrimoine naturel de notre canton. Il est donc intéressant de connaître les noms «originels» de ces cours d’eau.

Pouvez-vous donner quelques exemples?

Nous avons compté près d’une cinquantaine de cours d’eau ou autres torrents pouvant être signalés par les panneaux en question. Des exemples: le bisse de Lens, c’est en patois le Bis dès la Riouta, le torrent du Petit-Ollon, c’est le torrèin dou Pètch’Oulôn, ou encore le torrent de Valençon qui n’est autre que le torrèin de Valansôn… Les deux écritures apparaîtront donc clairement sur les panneaux.

Visiblement, la mise en œuvre de ce projet a pris beaucoup de temps…

J. Robyr: Ça n’a pas été une mince affaire! Il a fallu faire valider la liste des noms en patois par des patoisants, décrypter les cadastres (les lieux-dits sont indiqués en patois), identifier les cours d’eau, obtenir les autorisations des services cantonaux concernés, monter les dossiers techniques, faire valider le plan par le Conseil communal, se rendre sur place pour choisir les endroits précis permettant l’installation des panneaux. Le projet sera finalement mis à l’enquête par la Fondation du patois.

 

Prèzen è tsantèn lo patouè por pâ l’ôblyâ ! 

Parlons et chantons le Patois pour ne pas l’oublier !

       

 

 

Propos recueillis par Hubert Gay-Couttet

André Lagger est né en 1945. Il a été membre du Conseil du Patois valaisan de 2008 à 2014. Il anime la revue «L’ami du Patois» depuis 2006 et dispense des cours de patois à l’Unipop de Crans-Montana/Noble et Louable-Contrées depuis 2003. Il a publié différents ouvrages en liaison avec le Patois et a été récompensé à plusieurs reprises.

Jérémy Robyr est né en 1942 à Montana. Ingénieur de formation, il a été président de cette commune de 1980 à 1996 et a été le premier président de Valais Tourisme en 1996. Il est un inconditionnel défenseur du patois.